A la cérémonie d’ouverture de l’Africa Energy Week, le ministre sénégalais de l’Energie et du pétrole a présenté une doctrine : le pétrole et le gaz ne sont pas une fin en soi, mais un moyen d’électrifier, d’industrialiser et de créer des emplois dans le pays. Son discours rejoint largement celui de NJ Ayuk, Président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie, qui a ouvert la conférence. Il reste au Sénégal à transformer cette vision en résultats concrets.

Le Sénégal n’a pas envoyé au Cap un ministre chargé de vendre des barils. El Hadji Abdourahmane Diouf, chef de la délégation sénégalaise, est venu défendre une conception propre de l’usage des ressources naturelles. Devant les chefs de délégation, les dirigeants de compagnies et les bailleurs réunis dans les halls du Centre international des conventions du Cap (Cticc), il a entamé son propos par une question : comment l’Afrique peut-elle transformer son extraordinaire richesse énergétique en prospérité pour ses populations ? Sa réponse tient en une phrase, qu’il a présentée comme le principe directeur de la Vision Sénégal 2050 : «La vraie valeur de nos ressources naturelles ne se mesurera pas seulement à ce que nous extrayons du sol, mais à ce que nous créons pour notre Peuple.»

Le paradoxe africain

Le ministre a d’abord décrit ce qu’il appelle le «paradoxe énergétique africain». C’est un continent riche en ressources énergétiques, mais où des millions de familles vivent encore sans électricité fiable. «L’Afrique n’est pas un continent pauvre, nous le savons tous», a-t-il rappelé, avant d’évoquer les usines qui tournent au ralenti, les entrepreneurs écrasés par le coût de l’énergie, ainsi que les écoles et les hôpitaux mal desservis. Sa conclusion a été sans ambiguïté : «Ce paradoxe doit cesser.» Il a ensuite présenté l’énergie comme bien plus qu’un secteur économique : «L’énergie est le fondement de la souveraineté. L’énergie est le moteur de l’industrialisation. L’énergie est une condition de la dignité humaine.» Le ministre et l’hôte de la conférence partent ainsi du même constat. L’Afrique manque moins de ressources que de la capacité de les transformer en électricité et en emplois.

Produire n’est pas une fin

Le deuxième axe de l’intervention du Docteur Diouf a porté sur le statut nouveau du Sénégal. Avec Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim, développé avec la Mauritanie, le pays a rejoint le club des producteurs de pétrole et de gaz. Le ministre l’a présenté comme une «occasion historique», mais il a aussitôt précisé que «pour le Sénégal, produire du pétrole et du gaz n’est pas une fin en soi». L’objectif, a-t-il expliqué, n’est pas d’exporter davantage de barils ou de cargaisons de Gnl. Il est de transformer ces ressources en électricité, en infrastructures, en industries, en emplois et en compétences. Il a résumé cette idée en une formule digne d’un bon économiste, il s’agit de passer de «l’exportation de la richesse» à «la construction de la prospérité».

Concrètement, le ministre a cité deux priorités. La première est le «Gas-to-power», c’est-à-dire l’intégration progressive du gaz national dans la production d’électricité. Elle doit réduire la dépendance aux carburants importés et permettre, à terme, des prix plus compétitifs. La seconde est le «Gas-to-industry». Le ministre veut que le gaz serve aux engrais, à la transformation agroalimentaire, à l’industrie manufacturière, à la pêche et aux transports. Le gazoduc du segment Nord dont la première canalisation a été posée le 10 septembre à Gandon, est la première étape de cette stratégie. Le contenu local complète ce dispositif. «Le contenu local doit être plus qu’une obligation légale. Il doit devenir un instrument d’autonomisation économique et de souveraineté industrielle», a déclaré le ministre. Les entreprises, les ingénieurs, les techniciens et les jeunes Sénégalais doivent être les premiers bénéficiaires de cette transformation.

2029, l’échéance de

l’électricité pour tous

L’accès universel à l’électricité est l’engagement le plus précis et ambitieux du discours avec l’horizon 2029 pris comme cible. Le ministre a rappelé que le gouvernement avait réuni à Dakar, quelques jours plus tôt, ses partenaires techniques et financiers pour accélérer la mobilisation des financements. Son message était le suivant : «Les engagements doivent devenir des financements, les financements doivent devenir des infrastructures et les infrastructures doivent améliorer concrètement la vie des gens.»

Les chiffres de cette table ronde, tenue le 6 octobre, donnent la mesure du défi. Le taux d’accès national est de 86, 2%, mais il n’est que de 69, 8% en milieu rural. Il reste 6471 localités à électrifier, soit près d’un million de personnes, pour un besoin estimé à 395, 8 milliards de francs Cfa. Les partenaires techniques et financiers ont annoncé 181 milliards et le secteur privé 817 milliards, soit 998 milliards d’engagements. Le montant dépasse largement le besoin.

Une transition qui ajoute de l’énergie

Le quatrième axe élargit le propos à l’ensemble du continent, jouant la carte de l’ouverture du pays de Senghor à son Afrique-mère. Le ministre a reconnu l’urgence climatique, mais il a refusé ce qu’il appelle un «faux choix» entre développement économique et responsabilité environnementale. «Pour l’Afrique, la transition énergétique doit aussi être une expansion énergétique», a-t-il affirmé. Le Sénégal mise donc sur un mix diversifié qui associe le gaz, le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité, le stockage et les nouvelles technologies. Le gaz doit y fournir une électricité stable et faciliter l’intégration des énergies renouvelables. Le ministre a pris soin de préciser qu’il ne s’agit pas d’un rejet de la transition mondiale, mais d’un appel à une transition «juste, inclusive, abordable» et adaptée aux réalités africaines.

Sur ce sujet, la convergence avec la Chambre africaine de l’énergie est totale. Le thème de l’Aew 2026, «Affordable and Abundant Energy Additions», pose le même principe. Il faut produire de l’énergie en abondance plutôt qu’en restreindre l’usage, «Drill baby Drill» scandait NJ Ayuk dans son allocution d’ouverture de la conférence. Le «Gas baby Gas» sera à coup sûr une devise officieuse du Sénégal au rythme où vont les choses dans le monde de l’énergie.

Des partenaires plutôt que des bienfaiteurs

Abdourahmane Diouf a directement interpellé les investisseurs dans son adresse pour un changement de paradigme. «L’Afrique ne demande pas au monde de financer ses ambitions par générosité. L’Afrique offre au monde l’occasion d’investir dans l’une des frontières les plus prometteuses de la croissance économique mondiale», a déclaré le ministre. Il a ensuite présenté le Sénégal comme «ouvert à l’investissement, ouvert à l’innovation, ouvert aux partenariats de long terme» sur toute la chaîne de valeur, de l’exploration au transport du gaz, des infrastructures de Gnl à la distribution d’électricité et des renouvelables au stockage. Il a toutefois posé la condition que notre pays cherche plus que des investisseurs et veut marcher main dans la main avec «des partenaires de transformation». Selon lui, ces partenariats doivent être jugés sur leur rentabilité, mais aussi sur le transfert de technologie, le développement des compétences et la création de valeur locale. Pour les investisseurs, cette exigence a une contrepartie. Le rapport de la Chambre range justement le Sénégal parmi les pays où le renforcement du contenu local et des obligations d’approvisionnement du marché national pourrait créer des risques contractuels en 2027. Le pays devra donc montrer que ses exigences sont compatibles avec la stabilité des contrats.

Le bassin Msgbc comme horizon commun

L’intégration régionale et la coopération dynamique entre voisins ont conclu l’intervention du ministre sénégalais de l’Energie. «La sécurité énergétique ne peut être atteinte par des stratégies nationales isolées», a-t-il déclaré. Il a cité Grand Tortue Ahmeyim (Gta) comme la preuve que la coopération transfrontalière fonctionne. Il a aussi présenté le bassin Msgbc comme une future «plateforme majeure» d’investissement, d’infrastructures et d’intégration industrielle, appuyée sur les échanges d’électricité et les infrastructures gazières interconnectées en Afrique de l’Ouest.

Au bout de son allocution, le ministre Diouf a terminé en invitant tous les délégués à Dakar du 1er au 3 décembre 2026, pour prendre part à la conférence Msgbc.

«Poursuivons à Dakar les conversations que nous avons commencées au Cap», a-t-il lancé. Le Sénégal veut ainsi transformer sa présence au Cap en un rendez-vous chez lui, devant les mêmes investisseurs. Trois convictions ont été présentes dans l’intervention sénégalaise. Elles peuvent se résumer ainsi : d’abord, l’Afrique doit mettre fin à la pauvreté énergétique. Ensuite, elle doit transformer ses ressources en industries et en emplois. Enfin, elle doit prendre en main son avenir énergétique. «L’avenir de l’Afrique ne doit pas être défini par les ressources que nous exportons, mais par la prospérité que nous créons», a ponctué Abdourahmane Diouf, engageant par ses mots son pays. Le Sénégal a désormais une position claire dans le débat énergétique africain, mais il sera jugé sur des résultats concrets.