De par sa situation géographique au cœur du bassin arachidier et à moins de 50 km de Touba, la ville la plus peuplée du Sénégal derrière Dakar, Diourbel présente une physionomie économico-sociale paradoxale.

Dotée d’importantes potentialités économiques, agricoles, commerciales, artisanales, agro-industrielles et avicoles, la ville peine pourtant à mobiliser sa jeunesse autour d’une véritable ambition de développement structurant capable de la retenir sur son territoire. Les villes de Touba à l’est et Dakar à l’ouest constituent des pompes aspirantes qui vident Diourbel de sa substance, sa jeunesse et du coup de la vitalité de sa population.

Mais heureusement que ce sombre tableau est éclairé par un rayonnant soleil qui darde ses rayons sur tout le département et bien au-delà. C’est pour dire que Diourbel regorge de potentialités qui, jusque-là, tardent à être exploitées, d’où le titre de cet article : quels leviers de développement territorial pour une ville comme Diourbel ?

Il s’agit évidemment de passer de l’étape du diagnostic à celle de proposition.

Le choix de la méthode s’explique par le fait que de nombreux rapports, études, notes, constats ont dressé un état des lieux économique, social, touristique et industriel de la ville avec tous les mêmes conclusions : une tendance à l’appauvrissement du fait de l’exode rural et urbain, de la pauvreté des sols et d’un tissu industriel quasi inexistant.

Dans une étude publiée par l’Anat et rapportant les travaux issus de la journée de partage avec les exécutifs du pôle-territoire Diourbel-Louga, les potentialités du pôle ont été présentées, contrastant avec le tableau sombre d’un Diourbel abandonné et sans ressources.

Il faut l’admettre, les enjeux de la gouvernance territoriale et les exigences d’un arrimage aux politiques nationales de souveraineté économique et de développement local ont manqué jusque-là pour propulser Diourbel dans le peloton de tête des villes attractives.

Pour ce faire, il est impérieux de pointer ces leviers dans une optique de développement territorial en misant sur des secteurs porteurs d’espoir.

Nous le disions tantôt, la posture géographique de Diourbel, avec sa proximité avec Touba, n’est pas suffisamment valorisée afin d’en tirer profit. En effet, avec des évènements de dimension internationale comme le Magal de Touba, qui accueille plus de 7 millions de pèlerins, des secteurs comme l’élevage, l’horticulture, l’artisanat, l’hôtellerie, le transport, le commerce mieux encadré, devraient constituer de puissants leviers stratégiques aux retombées économiques réelles. Comme territoire d’accueil, Diourbel a une belle carte à jouer dans l’hébergement des pèlerins dans de meilleures conditions de confort et de sécurité pour ceux qui choisissent la tranquillité de la ville et la qualité de ses services de transport et d’équipements marchands.

Dans une étude d’impact économique de référence menée conjointement par l’université Cheikh Ahmadou Bamba de Touba, l’université Alioune Diop de Bambey et le comité d’organisation du Grand Magal de Touba en 2026, les retombées économiques globales du Magal de Touba ont été estimées à près de 630 milliards de F Cfa, soit un peu plus de 8% du budget du Sénégal à la même année !

L’étude a permis de mettre en lumière les pôles de dépenses comme l’alimentation, représentant près de 225, 52 milliards, l’élevage dont la filière a généré 33 milliards, correspondant à plus de 100 000 ruminants. Le commerce de détail et le secteur informel ne sont pas en reste, avec même des chiffres d’affaires annuels révélés par certains commerçants locaux pouvant atteindre jusqu’à 70% de leurs revenus annuels.

Avec toute cette richesse créée, on peut logiquement se demander quelle part Diourbel a pu tirer.

Mais Diourbel, ce ne sont pas que les opportunités de richesses liées au Magal. Tous les nostalgiques de la vieille époque ne manquent pas de se souvenir de la grande Seib, la société électrique et industrielle du Baol, devenue aujourd’hui la Sonacos. Plusieurs facteurs bloquent son essor et l’usine peine à reprendre son lustre d’antan. De la vétusté de l’outil industriel à la pénurie de matières premières, en passant par une atonie de l’agriculture, les problèmes de trésorerie et un déplacement notable du bassin arachidier, le fleuron de l’industrie diourbelloise, qui faisait la fierté de la ville, ne pouvait que s’essouffler.

En comparaison avec la capitale du Sénégal, Dakar région compte 91% du tissu industriel national, au moment où Diourbel ne compte que 4 à 5 unités industrielles en activité, si l’on en croit le Recensement général des entreprises (Rge)1 de l’Ansd. Cette disparité parait incompréhensible dans un contexte de territorialisation des politiques publiques et d’inversion de la tendance à la macrocéphalie dakaroise.

Il me semble impérieux de bâtir une stratégie nouvelle de redynamisation de l’usine de la Sonacos pour son apport déterminant dans la création d’emplois, le développement du sport avec l’équipe éponyme et l’image d’une ville dynamique et porteuse d’espoir.

Comme moteur de l’activité économique, la relance de la Sonacos devrait susciter un nouvel espoir et structurer une approche nouvelle du développement du territoire diourbellois, facilitant un positionnement plus stratégique de la ville sur l’économie nationale.

Ce destin de ville dynamique et vivante devrait s’appuyer sur les potentialités encore peu exploitées telles que l’agro-business, l’horticulture, la pisciculture, le tourisme religieux et culturel.

Le contexte de développement de pôles territoriaux initiés par le ministre de l’Urbanisme, des collectivités territoriales et de l’aménagement du territoire constitue une opportunité au regard des ambitions affichées, des investissements structurants envisagés et des impératifs de décloisonnement territorial.

A partir du moment où les limites territoriales ne constituent plus un handicap à l’implémentation de projets de modernisation agricole et de développement de l’agro-business, les planètes s’alignent bien, pour peu que les bonnes options soient prises et les péjorations climatiques atténuées.

Les intentions en cours sont certes appréciables, avec notamment l’expansion des fermes modernes sur l’axe Diourbel-Touré Mbounde vers l’autoroute à péage, mais elles restent timides, au regard de ces étendues de terres condamnées à ne servir qu’à la culture sous pluie. Je ne vais pas jusqu’à affirmer que nous ne sommes pas encore passés maîtres et possesseurs de la nature, mais on peut bien admettre notre timidité à lever les contraintes climatiques et hydrologiques, et à percer le secret de l’eau, à la dompter et à s’en servir au-delà des 3 mois de pluies.

En attendant le grand transfert de l’eau qui, je l’espère, arroserait tout le Baol, des actions de revitalisation de la vallée du Sine et une intensification de la politique des bassins de rétention pourraient refaire de Diourbel une terre de cultures maraîchères, comme il l’était dans les années 60 et 70.

Il y a un paradoxe à disposer d’une population à 75% constituée de jeunes, à disposer de terres arables, d’un taux d’ensoleillement atteignant 3000 heures/an et d’une population nourrie à la philosophie mouride du travail, et être classée parmi les régions les plus pauvres du Sénégal.

Quid du tourisme religieux ? Comment comprendre que la ville qui a accueilli près de quinze ans le fondateur du Mouridisme, le vénéré Cheikh Ahmadou Bamba, ne puisse pas développer un tourisme religieux ?

Comment expliquer le peu d’intérêt porté à la Grande Mosquée de Diourbel dans la carte touristique du Sénégal alors qu’il s’agit de la seule mosquée entreprise par le fondateur du Mouridisme en 1918 et achevée en 1925, soit 2 ans avant son rappel à Dieu ; de plus patrimoine mondial de l’Unesco.

Et que dire du quartier de Cheikh Ibra Fall et de sa résidence principale où sont encore gardées des affaires personnelles du plus fidèle compagnon de Cheikh Ahmadou Bamba. La nuit de Lamp Fall (Gouddi Mame Cheikh) a été pendant des années un évènement national qui accueillait à Diourbel des milliers de Baye Fall et de disciples qui venaient célébrer l’événement.

Sur le plan culturel, Diourbel révèle d’importantes potentialités culturelles constituées de sites et monuments historiques à valoriser comme les Mbanaar de Ndayane, le village du savant Cheikh Anta Diop qui se trouve à près de 50 km, le Gamou annuel des Laobés à Séssène et la rencontre annuelle de la divination ou «xooy».

Pour ce qui concerne l’horticulture, les préalables pour la positionner, ainsi que le maraîchage, comme moteurs de ressources et d’emplois des jeunes et des femmes passent par une levée des contraintes de la mauvaise qualité et la forte salinité de l’eau d’irrigation, et la dégradation des sols. A cet effet, avec une intercommunalité bien pensée, les terres de Touré Mbonde et de Ngohé restent de puissants réceptacles des jardins horticoles. La stratégie combinée de formation technique avec le Cfp de Diourbel, l’encadrement organisationnel (avec les coopératives communautaires) et le financement (Fongip, 3Fpt, Anida…) peut s’insérer dans une vision économique territoriale axée sur l’innovation, le partenariat et l’intercommunalité. Il est à relever que tous ces leviers sont importants pour faire de Diourbel une ville digne d’une capitale régionale. Mais penser la compétitivité de la ville en reléguant au second plan la problématique des infrastructures (culturelles, sportives, et la voirie urbaine) n’est pas envisageable.

Des équipements culturels tels qu’un «musée Mbayard» du nom traditionnel de Diourbel ou encore des terrains de jeux dans les quartiers, des installations nautiques et autres piscines municipales, et un programme de pavage des rues sont facteurs d’attractivité territoriale, en plus de créer des emplois pour la jeunesse et de former des destins sportifs et culturels.

Et il est de notoriété publique que toute vision de développement territorial est portée par un leadership affirmé et conscient des enjeux, engagé et ambitieux, ouvert et attaché aux résultats, à même de créer les synergies d’acteurs et d’actions au service d’un véritable projet de ville. La question de la gouvernance est ici posée avec toute son acuité. Au demeurant, le choix des hommes et des femmes qui auront la claire conscience des enjeux de l’heure et capables de porter le renouveau de Diourbel, de le sortir de sa torpeur et de le positionner sur l’échiquier politico-économique national, doit être fait avec rigueur et responsabilité à l’approche des élections municipales.

Docteur Cheikh FALL

Juriste et expert en développement territorial

Quartier Keur Cheikh – Diourbel

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1 www.ansd.sn/Indicateurs/resulats-du-recensement-général-des-entreprises-rge