Au Cap, le financement a été au centre de toutes les discussions. D’un côté, la Banque africaine de l’énergie, créée par Afreximbank et l’Organisation des producteurs de pétrole africains, annonce ses premiers financements pour 2027, après deux ans de retard. De l’autre, les Etats-Unis, venus avec la plus importante délégation de cette édition, présentent l’Afrique comme indispensable à l’architecture énergétique mondiale qui se redessine depuis la fermeture du détroit d’Ormuz. Ce sont deux réponses différentes à une même question de savoir qui financera les projets énergétiques du continent.

L’Afrique ne manque pas de projets énergétiques. Elle manque uniquement des moyens de les financer. Helen Brume, directrice des Financements de projets et d’actifs à Afreximbank, a résumé le problème en une phrase lors d’un panel. «Il faut en moyenne sept ans pour qu’un projet atteigne le bouclage financier. Sept ans, simplement pour passer de l’idée à l’argent», dit-elle. Selon le Secrétaire général de l’Organisation des producteurs de pétrole africains (Appo), Farid Ghezali, les projets énergétiques africains empruntent à des taux de 15 à 20%, contre 4 à 6% en Asie. Cet écart aurait bloqué plus de 150 projets dont des raffineries et des gazoducs.

L’Africa Energy Week 2026 s’est tenue dans un contexte particulier. Le programme officiel rappelait que sept mois après la fermeture du détroit d’Ormuz, qui a provoqué «la plus grande perturbation de l’offre de l’histoire du marché pétrolier», les exportations de brut du Golfe ont été réduites de moitié environ et les flux de Gnl fortement perturbés. Les acheteurs européens et asiatiques se tournent vers des fournisseurs dont les cargaisons évitent les zones de passage contestées. Les producteurs africains de la façade atlantique et méditerranéenne comptent parmi les premiers bénéficiaires de ce changement. Le capital, lui, suit les nouvelles routes de l’énergie. A l’Afrique de prendre ce qui lui revient !

La banque d’Abuja, une promesse en retard

La Banque africaine de l’énergie (Aeb) est la réponse que l’Afrique veut se donner à elle-même. Créée par Afreximbank et l’Appo, elle doit financer toute la chaîne énergétique, du pétrole au gaz, en passant par l’électricité, les énergies renouvelables et les infrastructures transfrontalières pour la distribution et l’acheminement. «Nous avons toujours parlé de créer notre propre architecture financière, des institutions financières dirigées par des Africains, qui donneront la priorité aux projets africains. C’est cela, l’Aeb», a déclaré Helen Brume au Cap. Selon elle, la banque dispose d’un capital initial libéré de 500 millions de dollars. Le Nigeria s’est engagé à hauteur de 200 millions de dollars et Afreximbank, de 222 millions. L’Egypte, le Ghana et la Côte d’Ivoire pourraient contribuer, tout en incitant d’autres nations africaines à rejoindre le tour de table. L’institution, installée à Abuja, définit encore sa gouvernance, cherche son président et prépare ses politiques de crédit. Farid Ghezali de l’Appo a annoncé que la banque commencerait à financer des projets début 2027, avec en ligne de mire des infrastructures d’exportation, des infrastructures nationales, des solutions de cuisson propre et la génération d’électricité.

L’objectif à long terme est plus ambitieux. Le capital social visé est de 5 milliards de dollars, souscrit sur trois ans. Chacun des 18 Etats membres de l’Appo doit apporter 83 millions de dollars, soit 1, 5 milliard au total. Le reste doit venir d’Afreximbank, d’autres pays africains et d’investisseurs étrangers. A terme, l’Appo veut mobiliser 15 milliards de dollars d’ici 2030, et certaines projections parlent de 120 milliards en cinq ans.

Le Sénégal est directement concerné, car il fait partie, avec le Nigeria, l’Angola et le Ghana, des Etats qui se sont déjà acquittés de leur contribution. Dakar fait donc partie des premiers actionnaires africains de la banque. La promesse de l’ancien Président Macky Sall lors du salon Msgbc oil and gas de 2022 à l’Appo n’est donc pas restée vaine.

Les retards ont toutefois été nombreux pour le démarrage des activités de la banque. Décidée en 2022 à Luanda, la banque devait ouvrir en janvier 2025. Son lancement a été reporté en juin 2025, puis en janvier et septembre 2026. Pour ses promoteurs, la banque est justement nécessaire parce que les grands prêteurs internationaux se retirent du pétrole et du gaz. Ses détracteurs y voient la preuve que l’Afrique aura du mal à financer seule ses hydrocarbures. La réponse viendra des premiers projets financés en 2027 et des perspectives de portage qu’ils pourront susciter. Un discours fortement sceptique, porté par des activistes du climat, veut faire de la Banque africaine de l’énergie un relai institutionnel des agendas du Big Oil, avant même que les premières actions de cette organisation ne voient le jour. Toute une bataille se jouera donc pour légitimer ce levier financier de l’énergie en Afrique.

Washington, premier investisseur du Cap

Si la banque d’Abuja doit encore faire ses preuves, les Etats-Unis sont arrivés au Cap avec des moyens considérables et la plus importante délégation de cette édition, comme l’a révélé NJ Ayuk à la cérémonie d’ouverture de l’Aew 2026. Ils étaient représentés notamment par le département de l’Energie, la Société américaine de financement du développement international (Dfc), l’Association américaine de l’énergie et l’ambassadeur des Etats-Unis en Namibie, ainsi que par ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips et des sociétés de services.

Lors du Forum Etats-Unis/Afrique sur l’énergie et l’investissement, Vibhuti Jain, Directrice régionale de la Dfc pour l’Afrique, a indiqué que l’agence avait dépassé 14 milliards de dollars d’engagements sur le continent. Elle finance de plus en plus de grandes infrastructures, comme les terminaux d’importation de Gnl et les gazoducs. Depuis sa réautorisation en 2025, son plafond d’investissement est passé de 60 à 205 milliards de dollars, avec un mandat élargi à l’énergie et aux minerais critiques. La Banque d’import-export des Etats-Unis (Us Exim), de son côté, concentre désormais 30% de son exposition en Afrique. Elle a notamment réapprouvé en 2025 un prêt de près de 5 milliards de dollars pour le projet Mozambique Lng.

«Il n’y a pas d’architecture énergétique mondiale future sans l’Afrique. L’Afrique n’est pas un atout facultatif, c’est une nécessité», selon Joshua Volz, Envoyé spécial du département de l’Energie pour l’intégration énergétique mondiale. Washington ne voit pas ainsi d’avenir énergétique dans le monde sans que l’Afrique y joue un rôle pivot. M. Volz a aussi exhorté les gouvernements africains à raccourcir les délais d’octroi des permis, qui découragent, selon lui, davantage les capitaux que le risque politique.

Ormuz, une nouvelle carte énergétique

Le contexte explique en partie cet intérêt. Le conflit avec l’Iran et la fermeture d’Ormuz ont rappelé à Washington et à ses alliés la fragilité des routes énergétiques. Les Etats-Unis comptent parmi les tout premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz, et leur intérêt ne porte donc pas seulement sur leurs propres importations. Il concerne l’ensemble du système d’approvisionnement dont dépendent leurs alliés européens et asiatiques et, à travers lui, la stabilité des prix mondiaux. Dans ce système, l’Afrique présente plusieurs avantages que bien des analystes dont Stanilas Grochon de S&P, ont exposé aux délégués africains présents à l’Aew 2026. Les cargaisons atlantiques n’ont pas à franchir de détroit contesté, les gisements de gaz africains, du Sénégal au Mozambique, en passant par l’Algérie et la Mauritanie, peuvent compenser une partie du Gnl du Golfe dont les flux sont perturbés. De plus, les minerais critiques du continent sont indispensables aux nouvelles technologies. Lors d’une session consacrée aux conséquences d’Ormuz pour l’Afrique, Joshua Volz s’est exprimé aux côtés d’un conseiller du ministère japonais de l’Economie et du ministre d’Etat aux Hydrocarbures de Guinée équatoriale. Le thème du débat était celui de transformer cette période de crise en contrats de long terme et en décisions d’investissement.

Les compagnies américaines ont confirmé cet intérêt. Brent Gros, président de Chevron pour l’offshore, a constaté que les conditions d’investissement en Afrique sont «plus attractives» qu’il y a quelques années. Le groupe a augmenté d’environ 7% la surface de ses permis sur le continent en deux ans. Selon le rapport de la Chambre africaine de l’énergie, il a notamment obtenu, en octobre 2025, deux blocs en Guinée-Bissau, dans le bassin Msgbc. Hunter Fariss, vice-président principal d’ExxonMobil pour l’offshore profond, a été tout aussi clair : «Il faut croire aux fondamentaux. Et la géologie ici, en Afrique, reste très prometteuse.»

Les financiers américains ont posé leurs conditions. La Dfc ne financera aucun projet sans études de faisabilité, études d’impact et analyse de bancabilité. Elle propose des subventions remboursables pour aider à réaliser ces études. Pour les projets gaziers composés de plusieurs segments, Vibhuti Jain a précisé que les gouvernements hôtes devront apporter les garanties nécessaires pour rendre chaque segment finançable. Cette condition concerne directement le Sénégal. Les trois segments du réseau gazier présentés par Pape Momar Lô, d’un montant de 530 millions d’euros, correspondent exactement à ce type de projet. Leur financement dépendra autant des garanties que l’Etat pourra apporter que de l’intérêt des investisseurs.

Le contenu local a aussi été discuté. Pour Jude Kearney, du cabinet Asafo & Co, imposer à un partenaire local 51% d’une coentreprise décourage les investisseurs lorsque ce partenaire ne finance pas sa part des coûts. Samuel Diminas, de Westpaq, a relevé qu’il faut un à trois ans pour enregistrer une société de services dans de nombreux pays africains, contre trois jours aux Etats-Unis. Ces remarques concernent directement les pays qui, comme le Sénégal, renforcent leurs exigences de contenu local.

La sécurité fait aussi partie des conditions. Les organisateurs ont invité Erik Prince, fondateur de Vectus Global, une société de sécurité et de logistique, pour parler de la protection des installations et des corridors d’exportation. NJ Ayuk a justifié ce choix : «Pour que les investisseurs aient confiance dans un projet, ils doivent pouvoir le protéger.»

Deux réponses complémentaires

La banque d’Abuja et les financements de Washington ne sont pas concurrents. L’Afrique a besoin des deux. Les investissements de développement sur le continent pourraient passer de 32 milliards de dollars en 2026 à environ 50 milliards en 2029. L’écart de financement énergétique africain est estimé entre 30 et 45 milliards de dollars par an. Aucun acteur ne pourra combler seul ce besoin. NJ Ayuk l’avait annoncé avant la conférence : «La Dfc n’a jamais disposé d’autant de ressources, c’est le moment idéal pour les opérateurs africains de défendre leurs projets. Cette conférence doit permettre au capital et aux projets de se rencontrer.»

Marième Sow, vice-présidente de TotalEnergies Ep Africa, a fait le lien avec la souveraineté des nations. Selon elle, la production africaine peut réduire l’exposition du continent aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales.

L’Afrique veut créer ses propres institutions financières, mais elle a encore besoin des capitaux étrangers. Les Etats-Unis voient dans le continent un partenaire indispensable, mais leurs financements reposent sur des conditions précises. Pour le Sénégal, actionnaire de la banque d’Abuja et en quête de 530 millions d’euros pour son réseau gazier, les deux options sont ouvertes. La différence se fera sur la qualité de la préparation des projets, la solidité des garanties de l’Etat et la capacité à concilier contenu local et stabilité des contrats.